7. NOUVELLES... Métro - Tournevis- etc (3)

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Métro c'est trop

 

J’ai besoin d’être serré. Je prends le métro

J’aime toutes ces sensations qui s’accrochent dans mes nuages et qui dévorent mon espace, de toutes ces odeurs... ce musc de fin de semaine qui semble jaillir du sol bougeant, les seins bougeant, les cuisses bougeantes, des culs qui hurlent à la vie, des gants qui voudraient les faire taire... une main moite qui glisse comme une limace vers une main sèche, baguée, le long d’une barre nickelée... un escalier métallique, des voyageurs mécaniques, des myopes qui montent, des aveugles qui descendent...avec des yeux comme des étangs, à l’heure où les nénuphars roupillent, une fleur jaune entre les dents, morte entre les dents... morte entre les gens...morte!

 

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Tournevis

  

Elle était debout, immobile... muette, face à la grande glace.

Une lumière sourde, glissant derrière son bras, éclairait son sein gauche qui luisait. L’autre restait dans l’ombre, sans reflet, secret.
Une lumière dorée, chaude... une ombre profonde, sourde...

Elle... blanche... livide... fixe devant le miroir.

Au fond de la chambre-boîte, un dos rond dans un grand manteau, voûté, courbé d’immenses lassitudes, cachait des mains... petites, jaunes et douces qui fouillaient...

Elle ne l’entendait pas. Il avait un don certain pour certains silences.                   Elle ne le voyait pas. Elle ne voulait plus le voir. Il ne savait plus comment... comment quoi...

Il cherchait dans un tiroir ce qu’il faudrait pour la débloquer...            
Un tournevis... voilà... s’en servir avec douceur, fermeté... comme d’un scalpel.

Il pensa ”fente-lame”...s’approcha plus près et pensa “fendre l’âme”.                  Le jeu des mots sert à calmer le jeu des maux.

Le monde entier l’observait... au cas, assez probable, où il raterait “l’opération”... au cas, peu probable où il abandonnerait, défait.

Il l’effleura... elle était si près... mais si loin, partie, neutre, vide pour lui.                Et lui, seul, gonflé de certitudes et de doutes gigantesques…                          C’était la première fois qu’elle partait de lui...

Pas d’affolement... pas de mouvements inutiles !

Le tournevis... idéal pour une ouverture en douceur... après...
affaire de doigté... de manipulation... de compréhension...

Silhouette merveilleuse en clair-obscur... Jamais il ne l’avait sentie aussi nue... une pièce rapportée dans la chambre-cloaque... pièce magique... attirante... et perdue... éperdu qu’il était d’amour et d’angoisse.

Il ne bougeait plus. Pour se calmer, pour se retrouver.

Une telle opération nécessite de la concentration, de la tension, de l’attention...
Attention ! pas de faux geste !
L’accès aux domaines intérieurs est d’ordinaire réservé aux spécialistes...          mais comment l’amener devant un spécialiste ?

Il supposa un instant que, de toute façon, il n’arriverait pas à la transporter... depuis quelque temps, elle devenait hermétique... se faisait lourde...  et lisse...   sans arête où s’accrocher... sans crochet où se pendre... pour la tirer vers soi...

Elle regardait droit devant, derrière la glace... au-delà. Il se reprocha de trop penser...de trop panser... de jouir de la caresse acide de ses blessures mentales.

Faudrait-il qu’il entaille pour atteindre les entrailles ...?

Il supposa un l’instant même où il retrouverait son ventre chaud, pénétrerait à nouveau dans la douce moiteur de ses laves humides... et le courage afflua... et la maîtrise indispensable... indice pensable de la sérénité...

Sa main glissa sur le sein gauche, souple et dru dans la lumière...
L’autre, le sein droit, restait instinctivement dans l’ombre pour se protéger... pour dire ou redire “on ne possède jamais totalement” à celui qui toujours l’oublie.

La pointe du tournevis trembla un instant entre ses doigts, se figea enfin, outil, efficace, définitive... incisive... décisive.

Il se trouva petit et grand, comme devant la porte d’un temple où l’on va quitter la lumière... pour une autre lumière.
Sa main engloba la poitrine, sans serrer, pour sentir, enrober, rassurer... pressa délicatement et s’enfuit brûlée. Un doigt revint en éclaireur... puis un autre... cherchèrent et découvrirent ensemble la fente, sur la petite pointe rosée du sein... la fente recherchée.

Il supposa qu’elle allait s’ouvrir un peu, à son contact habile : ses doigts de perceur de coffre ! Son autre main surgit en souplesse, le tournevis s’arrima et le fin métal épousa la fente... outil réchauffé dans la paume, qui se mit à tourner en silence. Quatre tours...

Le voyait-elle dans la glace ?
Se sentait-elle violée ?

Le pas de vis, parfait, huilé, n’offrit aucune résistance. Il libéra le petit capuchon rose et posa la pointe du sein sur le lit... à portée... souleva ensuite le dôme de chair tendre, resta un instant paralysé, plein d’une incroyable angoisse... puis le capot convexe se retrouva au côté du petit capuchon rose qui attendait sagement le retour à sa place et sa fonction d’origine : être aimé.

Le tournevis se faufila furtivement dans une poche du grand pardessus.

Il n’avait plus rien à supposer... il n’y avait qu’à voir... humblement.                      Ses yeux lui transmettaient des messages de beauté, enregistraient des images fascinantes. La découverte d’une harmonie de couleurs et de matières complexes, les coordonnés parfaites d’un univers composé de velours et de brocarts, de voiles, de draps de chair, de tentures merveilleuses dont la splendeur tuait les mots, dont l’épaisseur protégeait un monde intérieur vierge et foisonnant. Personne n’avait jamais vraiment eu accès... lui non plus.

Il était raisonnable...beaucoup trop raisonnable.
Il ne rêvait pas de tout comprendre, de tout découvrir.

Une seule chose, immédiate, lui importait : qu’elle se débloque ! qu’elle lui parle, qu’elle lui sourit, qu’elle mange, qu’elle vomisse, qu’elle pleure, qu’elle soit folle, qu’elle s’enfuit même, même loin de lui... mais vivante. VIVANTE !

            Il supposa un instant sa propre folie... 

 

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La benne ou la vie !?!

            Je sors de la benne à ordures... intacte. Je n’ai rien, ma cervelle n’a rien... parce que je ne suis rien. Je ne suis jamais rien d’ailleurs ! Patricia le disait encore tout à l’heure avant de me faire jeter par la fenêtre " Vous ne suivez jamais rien, Caroline ! Vous êtes toujours dans vos rêves ! ". Vengeance. Elle s’en voulait de rêver de moi. Elle m’avait collée pendant trois jours à la corvée de camemberts. J’en ai fabriqué des fromages à l’écran, en couleur, avec cette odeur de fric à vomir, avec des stats infâmes, des chiffres qui démontraient que les actionnaires s’enrichissaient à mesure que les secrétaires s’appauvrissaient. A presque vingt ans, avec un corps comme le mien, doit-on accepter de balader une souris pour coloriser des fromages habités par les drôles d’asticots véreux de la finance ? Secrétaire rime parfois avec bouc-émissaire.

            Patricia, ma supérieure diplômée, ne me supportait plus : uno, à cause de mes courbes parfaites et de mes fesses de hotentotes (qu’elle caressait au début en passant, comme au petit garçon qu’on récompense), deuxio, à cause de mes rêves.

            Chaque nuit, depuis mon entrée ici (dans cette boîte à camemberts !), je rêve d’une Patricia extraordinairement banale, une espèce d’ombre qui parcourt les couloirs en glissant, se faufilant entre les armoires à glace aux costards gris perle qui parlent de leurs bourses. Dans mon sommeil, elle tente vainement d’attirer leur attention en laissant la veste cintrée de son bel ensemble noir bâiller sur ses seins nus, blancs, beaux, ronds… enfin presque. Je la vois aussi faire des esquisses d’intelligence avec son beau stylo plume qui se met à fuir chaque fois que le grand directeur pénètre dans son bureau. Elle voudrait être pénétrée, mais il la dédaigne parce qu’elle ne sait pas se servir d’un ordinateur. Agressive et violette elle piaille " C’est moi qui ordonne, monsieur, j’ai une secrétaire ! ". Il se retourne alors, contemple mes boucles et mes courbes, se rend compte qu’il est un peu moche et crie lui aussi" Y’a des machines pour remplacer ça ! des machines qui ont de la mémoire ! " et Patricia rétorque " Caroline est peut-être obsolète, mais elle, au moins, elle n’a pas dix sept virus par semaine ! elle est saine ! ". Flattée j’esquisse un grand sourire, le soleil rentre dans ma chambre, je me réveille, m’étire, lave mes petites fesses, cours vers le bureau… et chaque jour qui se lève est une leçon de courage (c’est une phrase que j’ai lue chez le dentiste).

            Comme chaque matin quand j’arrive, Patricia quitte mon fauteuil en plastique  - d’où elle contrôle ma production de camemberts de la veille - je pose mes très fameuses petites fesses dans l’empreinte encore chaude de son gros cul bouffi, et je lui raconte mes rêves. Elle réclame un café long sans sucre, mais je continue, je ne peux plus m’arrêter. Je pouffe en m’excusant de l’avoir vue dans mon rêve se planter dans tous ses chiffres, transpirer à la vue d’un cadre international, s’habiller comme une nonne, rentrer seule le soir et compenser son stress superlatent avec des tartines de chocolat, de pâté de foie et même de coulommiers douteux…

            Je subodorais que ses rires et sourires étaient un peu jaunes, mais je ne pouvais pas m’arrêter !
Depuis quelques jours rien n’allait plus. Submergée par mes récits nocturnes, elle rêvait de moi chaque nuit et chaque nuit son désir augmentait, son désir d’avoir mes fesses, son désir de savoir faire des camemberts fuchsia, son désir de devenir pauvre… parce que la vie de riche c’est pas simple vous savez Caroline ! (riche et active disait-elle, parce que riche simplement, c’est presque supportable) parce qu’il faut toujours être sur le qui-vive, créer des emplois pour toucher des primes, en supprimer pour plaire aux actionnaires, faire du profit, du profit, du profit, et en profiter un peu aussi et grossir un peu, beaucoup, jusqu’à ne même plus être à l’aise dans la chaise en skaï de son idiote de secrétaire. Alors, la haine est venue, la lutte des classes à l’envers, la recherche du bonheur, mais du haut vers le bas.

            J’ai bien vu la benne se garer sous la fenêtre, sans penser le moins du monde qu’elle m’était destinée. La misère m’avait peut-être rendue prétentieuse ou peut-être fière de manipuler les chiffres des autres ou d’être encore bêtement souriante après tant d’humiliations quotidiennes. On ne déserte pas d’un poste pareil : secrétaire de Mademoiselle Patricia. Je n’ai pas eu le temps de donner ma démission. Elle a crié dans le couloir. Un claquement, un coup de fouet ! Et avant que n’accourent les deux sbires préposés à la benne, elle a déversée ses nuits dans le bureau. Une diarrhée. Toute sa merde mentale coulait sur mon parapheur vert. Des rêves cacaboudineux de pauvre petite fille cheffe.

            Avant de passer par la fenêtre, l’idée instinctive, sympathique et opportune m’est venue de jeter tous mes œuvres fromagères dans la poubelle de l’ordinateur et de lui dire :

—     Mais la vie n’est pas un rêve, Patricia !
—    Je m’en aperçois, Caroline ! vous êtes obsolète, OBSOLÈTE ! ! ! !

        Totale utopie que ce zéro défaut tant réclamé dans nos sociétés… le conducteur de la benne a oublié de mettre le broyeur en marche. Je n’ai rien, je suis intacte, obsolète, mais vivante. Il y a bien une petite tache de merde sur ma jupe vichy, mais c’est toujours mieux que d’être morte dans un tailleur de soie*.

            Je ne suis plus rien mais je ne sens plus rien.

            Et vous, ça va ? !

(*) J’ai d’abord écrit soie sauvage, puis l’évidence m’est apparue : la soie sauvage, issue d’une chenille d’élevage pas si sauvage que cela, fait elle aussi partie de l’univers du faux, aujourd’hui quasiment commun, qui participe au bonheur planétaire.

 

Rédigé par William Radet

Publié dans #NOUVELLES

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