Publié le 16 Septembre 2010

 

La benne ou la vie !?!

  

            Je sors de la benne à ordures... intacte. Je n’ai rien, ma cervelle n’a rien... parce que je ne suis rien. Je ne suis jamais rien d’ailleurs ! Patricia le disait encore tout à l’heure avant de me faire jeter par la fenêtre " Vous ne suivez jamais rien, Caroline ! Vous êtes toujours dans vos rêves ! ". Vengeance. Elle s’en voulait de rêver de moi. Elle m’avait collée pendant trois jours à la corvée de camemberts. J’en ai fabriqué des fromages à l’écran, en couleur, avec cette odeur de fric à vomir, avec des stats infâmes, des chiffres qui démontraient que les actionnaires s’enrichissaient à mesure que les secrétaires s’appauvrissaient. A presque vingt ans, avec un corps comme le mien, doit-on accepter de balader une souris pour coloriser des fromages habités par les drôles d’asticots véreux de la finance ? Secrétaire rime parfois avec bouc-émissaire.

            Patricia, ma supérieure diplômée, ne me supportait plus : uno, à cause de mes courbes parfaites et de mes fesses de hotentotes (qu’elle caressait au début en passant, comme au petit garçon qu’on récompense), deuxio, à cause de mes rêves.

 

            Chaque nuit, depuis mon entrée ici (dans cette boîte à camemberts !), je rêve d’une Patricia extraordinairement banale, une espèce d’ombre qui parcourt les couloirs en glissant, se faufilant entre les armoires à glace aux costards gris perle qui parlent de leurs bourses. Dans mon sommeil, elle tente vainement d’attirer leur attention en laissant la veste cintrée de son bel ensemble noir bâiller sur ses seins nus, blancs, beaux, ronds… enfin presque. Je la vois aussi faire des esquisses d’intelligence avec son beau stylo plume qui se met à fuir chaque fois que le grand directeur pénètre dans son bureau. Elle voudrait être pénétrée, mais il la dédaigne parce qu’elle ne sait pas se servir d’un ordinateur. Agressive et violette elle piaille " C’est moi qui ordonne, monsieur, j’ai une secrétaire ! ". Il se retourne alors, contemple mes boucles et mes courbes, se rend compte qu’il est un peu moche et crie lui aussi" Y’a des machines pour remplacer ça ! des machines qui ont de la mémoire ! " et Patricia rétorque " Caroline est peut-être obsolète, mais elle, au moins, elle n’a pas dix sept virus par semaine ! elle est saine ! ". Flattée j’esquisse un grand sourire, le soleil rentre dans ma chambre, je me réveille, m’étire, lave mes petites fesses, cours vers le bureau… et chaque jour qui se lève est une leçon de courage (c’est une phrase que j’ai lue chez le dentiste).

 

            Comme chaque matin quand j’arrive, Patricia quitte mon fauteuil en plastique  - d’où elle contrôle ma production de camemberts de la veille - je pose mes très fameuses petites fesses dans l’empreinte encore chaude de son gros cul bouffi, et je lui raconte mes rêves. Elle réclame un café long sans sucre, mais je continue, je ne peux plus m’arrêter. Je pouffe en m’excusant de l’avoir vue dans mon rêve se planter dans tous ses chiffres, transpirer à la vue d’un cadre international, s’habiller comme une nonne, rentrer seule le soir et  compenser son stress superlatent avec des tartines de chocolat, de pâté de foie et même de coulommiers douteux…

 

            Je subodorais que ses rires et sourires étaient un peu jaunes, mais je ne pouvais pas m’arrêter !

 

            Depuis quelques jours rien n’allait plus. Submergée par mes récits nocturnes, elle rêvait de moi chaque nuit et chaque nuit son désir augmentait, son désir d’avoir mes fesses, son désir de savoir faire des camemberts fuchsia, son désir de devenir pauvre… parce que la vie de riche c’est pas simple vous savez Caroline ! (riche et active disait-elle, parce que riche simplement, c’est presque supportable) parce qu’il faut toujours être sur le qui-vive, créer des emplois pour toucher des primes, en supprimer pour plaire aux actionnaires, faire du profit, du profit, du profit, et en profiter un peu aussi et grossir un peu, beaucoup, jusqu’à ne même plus être à l’aise dans la chaise en skaï de son idiote de secrétaire. Alors, la haine est venue, la lutte des classes à l’envers, la recherche du bonheur, mais du haut vers le bas.

 

            J’ai bien vu la benne se garer sous la fenêtre, sans penser le moins du monde qu’elle m’était destinée. La misère m’avait peut-être rendue prétentieuse ou peut-être fière de manipuler les chiffres des autres ou d’être encore bêtement souriante après tant d’humiliations quotidiennes. On ne déserte pas d’un poste pareil : secrétaire de Mademoiselle Patricia. Je n’ai pas eu le temps de donner ma démission. Elle a crié dans le couloir. Un claquement, un coup de fouet ! Et avant que n’accourent les deux sbires préposés à la benne, elle a déversée ses nuits dans le bureau. Une diarrhée. Toute sa merde mentale coulait sur mon parapheur vert. Des rêves cacaboudineux de pauvre petite fille cheffe.

 

            Avant de passer par la fenêtre, l’idée instinctive, sympathique et opportune m’est venue de jeter tous mes œuvres fromagères dans la poubelle de l’ordinateur et de lui dire :

     Mais la vie n’est pas un rêve, Patricia !

    Je m’en aperçois, Caroline ! vous êtes obsolète, OBSOLÈTE ! ! ! !

 

            Totale utopie que ce zéro défaut tant réclamé dans nos sociétés… le conducteur de la benne a oublié de mettre le broyeur en marche. Je n’ai rien, je suis intacte, obsolète, mais vivante. Il y a bien une petite tache de merde sur ma jupe vichy, mais c’est toujours mieux que d’être morte dans un tailleur de soie*.

 

            Je ne suis plus rien mais je ne sens plus rien.

            Et vous, ça va ? !

 

 

(*) J’ai d’abord écrit soie sauvage, puis l’évidence m’est apparue : la soie sauvage, issue d’une chenille d’élevage pas si sauvage que cela, fait elle aussi partie de l’univers du faux, aujourd’hui quasiment commun, qui participe au bonheur planétaire.

 

Note de l’auteur : 

Il va sans dire que tout au long de cette rédaction m’habitaient les joues de la petite crémière de Proust

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Rédigé par William Radet

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