7. NOUVELLES... Amygdales - Gale - etc (3)

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Amygdales 

  

Je suis petit, pas trop petit... 
Une voiture... une frégate verte, lentille d’eau exactement, avec des pneus à flans blancs... se gare directement dans la cour pavée. Surprise. Les enfants du coin regardent aussi. Les parents derrière les rideaux. Un homme ouvre la portière, un monsieur. Cheveux tirés en arrière, costume gris clair croisé : la classe. Je ne savais pas que c’était la classe. J’avais quatre ans peut-être... Deux belles dames descendent aussi. Elles étaient assises à l’arrière. Elles sont plus jeunes et un peu moins riches, mais tout de même... Elles viennent vers moi « Bonjour mon bonhomme ! »... leurs mains douces sur ma tête. Le monsieur s’accroupit devant moi, me pince les joues en souriant comme Zorro, se relève et tend la main vers ma maman qui arrive. Elle semble un peu timide, maman. Elle n’est pas du même monde, je le sens. Mon père n’est pas là. Il fait doux. Tout le monde entre dans la maison, dans la cuisine. On faisait tout dans la cuisine, à cette époque. Le monsieur demande une bassine et de l’eau bouillie. Il y en a toujours sur la cuisinière. Les dames qui ôtent leur manteau maintenant font plutôt demoiselles ; elles ouvrent une mallette. Je ne bouge pas. Je ne comprends rien. Maman ne me regarde pas, elle parle au monsieur en lui disant « Docteur ». Une demoiselle endosse une blouse blanche sans ceinture, l’autre me demande de monter debout sur une chaise et commence à me déshabiller. Elle me dit qu’elle s’appelle Jocelyne et que je suis bien mignon. Je pisse tout debout sur la chaise. Je bégaie. Je bégayais beaucoup à l’époque, mais là, c’est plus. Le monsieur a placé une autre chaise face à la porte vitrée, là où il y a la meilleure lumière à cette heure-là. Cette lumière, je la reçois en pleine face lorsque la femme en blouse blanche m’attache dessus avec des lanières de cuir. Je crie.

            Maman ne dit rien ou elle dit « C’est rien ». Mon père ne rentre pas. Je repisse encore. Ma mère me dit « Dis bonjour au docteur, tu verras, il ne te fera pas mal ». Les femmes sourient comme des anges, mais je crois que c’est pas des anges, surtout parce qu’elles  approchent un truc tout brillant, nickelé près de ma bouche. J’ai juste le temps de voir que le monsieur à la frégate à une sorte de pince à main et qu’il a aussi une veste blanche et je m’évanouis, enfin, je m’endors. Quand je me réveille, tout le monde est parti,  je suis seul dans le grand lit de la grande chambre. Tout est rouge. Les draps sont pleins de sang. J’ai du sang plein la bouche, ça coule encore, avec des caillots au bord des lèvres. Je ne crie pas. Je ne suis pas mort du tout... juste ce sang... allez, je vais me vider tranquillement... je me sens très mou, très flou. Ma sœur que je n’avais pas vue hurle « Il est réveillé ! » Ma mère arrive. « Tu vas être tranquille maintenant, tu n’auras plus mal à la gorge, le docteur t’a opéré des amygdales et des végétations. C’est fini. Demain, tu ne saigneras plus. »

 Pour un rhume, elle n’aurait jamais dû laisser faire ça !
 Mon père non plus !         

A mon frère, on ne lui a pas fait !

 

 

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La gale 

            Une autre fois aussi, il y a du rouge... mais là, c’est sur ma tête.

Je suis chez le forgeron. J’aime beaucoup être chez le forgeron, il me laisse tirer le truc avec une poignée pour faire marcher le soufflet et je le regarde qui tape comme un forcené sur des bouts de ferrailles. Je ne comprends pas à quoi ça sert mais c’est bien. Il laisse d’abord la pièce de métal chauffer dans la braise qui reste chaude grâce à moi, hein, même si je suis petit, je fais du vent, puis il la sort avec des grandes pinces (pas nickelées mais plus grandes que celles du docteur méchant), la pose sur son enclume et la martyrise à coups de marteau. Lorsqu’elle est plate ou tordue à souhait, il la trempe dans l’eau et ça fait psschitt, et ça sent bon. Tout sent bon chez le forgeron, même la corne qui fume au sabot du cheval quand on lui cloue des fers qui portent bonheur. J’y vais tous les jeudis, parce que maintenant je vais à l’école. Là je suis très heureux. Il est gentil, le forgeron. D’ailleurs, s’il était pas gentil, le cheval lui donnerait un coup de pied. Il fait pas saigner le cheval. Il a pas de blouse blanche. Quand sa femme crie, il tape plus fort (moi aussi, exprès) jusqu’à temps qu’elle s’en aille.

            J’ai des croûtes plein la tête, des plaques entières.

Ce jeudi-là, ma sœur vient me chercher en courant à la forge. Il parait que j’ai la gale et que je dois rentrer tout de suite. Un docteur gentil m’attend. J’ai pas trop peur, il habite pas loin. Il ne me fait rien. Il écrit un papier et s’en va. Ma mère va à la pharmacie, rapporte une fiole pleine de truc rouge et emprunte une tondeuse. Elle me coupe les cheveux, à ras, j’en ai plus, tout lisse. Je monte sur une chaise pour me voir dans la glace. C’est rigolo, mais je me sens vieux. Avec un pinceau elle étale le liquide rouge sur mon crâne et retire la glace. Je m’en fiche, je vais me voir dans celle de la charcuterie. C’est marqué « Pleure pas ton cochon, il fera du bon saucisson » mais je pleure quand même, pourtant j’ai pas mal. Quand je retourne à la forge, on se moque de moi. Je ne pleure plus. Je m’en vais, qu’il se débrouille avec son soufflet et sa femme qui crie, mais je suis très malheureux. Les plaques cicatrisent. Mes cheveux repoussent un peu et là, c’est l’horreur. Le docteur revient et avec une petite pincette décolle les croûtes et les retire en arrachant des cheveux. J’ai l’impression qu’on m’arrache le crâne, que ma tête n’est qu’une plaie. Le forgeron n’a plus voulu de moi, même pour tourner la meule.

Cette nuit, j’ai vu dans un rêve, à Moscou, sur la place Rouge, une vieille dame qui poursuivait les enfants dépenaillés pour leur verser, avec une petite fiole, quelques gouttes sur le crâne. Ils s’enfuyaient, la chevelure en flamme en hurlant de terreur.

Je me suis réveillé en sursaut et ma sœur a dit tout bas « Un Prince de gale ne pleure jamais »

            Mais quand même…

 

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Le lance-marrons

          Le lance-marrons, moins connu que le lance-pierres parce que ne s’utilisant qu’en saison, en l’occurrence l’automne, est un engin de guerre absolument redoutable. Contrairement au lance-pierre dont la technologie plus sophistiquée nécessite une fourche parfaite d’un bois solide, indéformable, un élastique épais, à la fois résistant, extensible à souhait mais difficile à trouver (la chambre à air noire ou rouge découpée en lamelle ne constituant qu’un ersatz) et un petit carré de cuir souple, le lance-marrons est composé de trois éléments très simples : un morceau de branche bien droite de trente ou quarante centimètres de longueur, d’un diamètre de trente ou quarante millimètres (quarante c’est mieux pour la prise en main, tout dépend en fait de l’âge du lanceur) qu’on écorce ou pas, qu’on décore ou pas, d’une ficelle solide également de quarante centimètres bien fixée au bout du bâton et d’un clou de quarante millimètres habilement attaché à l’extrémité de la ficelle. Le clou sera bien enfoncé dans le marron, mais pas trop quand même (ni trop ni trop peu, là réside le savoir-faire final de l’utilisateur). On exercera sur le manche de bois (au-dessus de sa tête, un peu comme un lasso, pour ne pas se prendre un marron dans la gueule) un mouvement circulaire et la force centrifuge décuplée sur la ficelle et plus encore sur le poids du marron libérera celui-ci de son clou en direction de l’objectif. Rarement atteint. (La précision du tir est beaucoup plus aléatoire que celle du lance-pierre car on ne dispose d’aucune position de visée). L’adresse vient essentiellement de la force et de l’expérience. Certains tirs sont d’une violence insoupçonnable. Très utile pour fracasser à distance les vitres des acariâtres En cas de lancés entres cibles vivantes (par haine passagère ou inconscience) les antagonistes doivent impérativement se munir d’un couvercle de lessiveuse, seul bouclier efficace et facile à trouver. La lessiveuse montre encore une fois son utilité fondamentale et sa polyvalence. Ce jeu se pratique essentiellement en automne, saison où le marronnier d’Inde libère de sa coquille verte et vraiment trop piquante un fruit merveilleux et immangeable, dur et brillant comme un beau cuir, que son inutilité commerciale rend bien sympathique. Les enfants non violents (en voie de disparition) les creusent pour en faire des paniers nains ridicules et les vieux les gardent dans la poche pour conjurer les rhumatismes. L’automne est une saison bénie : on peut à la fois cueillir des pommes, voler des poires, ramasser des champignons mortels ou pas, gauler des noix et lancer des pierres aux rouquins écureuils qui nous piquent lesnoisettes. Dès l’hiver, le lance-marrons s’égare dans une cabane quelconque, délaissé, il se fond dans le décor, se délite et disparaît à jamais.
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Cette nouvelle est un passage extrait du roman "Tourbillons"
toujours en attente d'un éditeur 
 

 

                         

Rédigé par William Radet

Publié dans #NOUVELLES

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